
Moreover, it is as untrue that the art of reasoning only belongs to certain people who have the means to send their children to school or to university as it is false that the art of walking, using one’s arms, seeing, hearing, and speaking only belong to people of a certain way. This art[^1] is also natural to all men, and therefore, as necessary as all those I have just named. As long as we fulfill the common duty (89) of not badly educating him, he will exercise these[^2] faculties as well as those of his body. As long as[^3] we give him words appropriate to each thing; we explain those that have a double meaning; we do not call that which is only an image of an old man, God or that which is only an image of a pigeon, the Holy Spirit; we do not call that which is only a white shirt, a ghost or that which is only a pile of glowing embers, hell or that which is only a black goat, the Devil, etc.; we do not fill his mind with stories, false descriptions, and lies; we always speak the truth to him and warn him when the stories of others are subject to doubt, then he will reach, with this simple education, (90) the age of maturity and perfection, and he will be able to act, just as he does with his arms and his legs when they have not been ruined.
One would think, from the absolutely extraordinary attention that is given throughout the world to forming the minds of the children of Kings, Princes, and generally all the great Noblemen, by preparing a finer education[^1] for them, that they should reach the highest degree of perfection, and consequently, reason more soundly than all other men. However, a great number of examples show us that far from leading them to any degree of perfection, one often completely ruins their minds either from this apparently so carefully prepared education (91) or from such a large amount of bad education mixed in with it that suffocates the former and makes their minds more imperfect than those of their lowest subjects. Courtiers and adulators, including wet nurses, fill the mind of the young nobleman with an infinite number of falsehoods and prejudices, and even establish that telling a disagreeable, though very essential and very necessary, truth to him is a crime of lèse-majesté. Private and royal tutors[^2] sometimes follow the same path out of a vested interest, either to assure themselves the benefits that they expect from the young nobleman or to make themselves the absolute master of his mind and to lead him as they please. Often they (92) do not possess the most necessary knowledge to educate their student. Often they mix up the order in which to educate our minds that nature shows us, which is to begin with the objects closest to our senses and to go by degrees to those the farthest away. They give them meat when it is only necessary to give them milk. They show the young Prince the sky[^3] before he knows why he is in the world; they show him his greatness and his majesty before he knows his failings and his needs—which he has in common with all men— together with the indispensable duties that result from them, to which he is subject as well as the least of his slaves.
French Text
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D'ailleurs il est aussi peu vrai que l'art de raisonner appartienne seulement à de certaines gens qui ont le moyen d'envoyer les enfans à l'Ecole ou à l'Université, qu'il est faux que l'art de marcher, de se servir de ses bras, de voir, d'entendre & de parler, n'appartienne qu'à des gens d'une certaine façon. Cet art est aussi naturel à tous les hommes, & par consequent aussi nécessaire, que tous ceux que je viens de nommer. Pourvu qu'on remplisse le devoir commun (89) en ne donnant à leur esprit de mauvaises nourritures, il exercera aussi bien ses facultez que celles de son corps. Qu'on lui donne des mots propres à chaque chose, qu'on lui explique ceux qui sont à double sens; qu'on n'appelle pas Dieu ce qui n'est que l'image d'un veillard, ou saint Esprit qui n'est que celui d'un pigeon; que l'on n'appelle pas spectre ce qui n'est qu'une chemise blanche, ou enfer ce qui n'est qu'un amas de braize, Diable ce qui n'est qu'un bouc noir &c. Que l'on ne remplisse son esprit par des recits, & par des descriptions fausses, & par des mensonges; qu'on lui parle toûjours vrai, & qu'on l'avertisse, quand les recits des autres sont sujets à doute, il parviendra avec cette nourriture simple à (90) I'âge de sa maturité, & de sa perfection, & il sera en état d'agir comme avec ses bras & avec ses jambes, quand ils n'auront pas été gatez.
On diroit que par une attention tout-à fait extraordinaire que l'on fait paroitre dans tout le monde pour former l'esprit des enfans des Rois, des Princes, & generalement de tous les grands Seigneurs, en apprêtant pour leur esprit les nourritures plus fines, ils devroient parvenir au dernier degré de perfection, & par consequent raisonner plus juste que tous les autres hommes. Cependant un grand nombre d'exemples nous montrent que bien loin de les mener à aucun degré de perfection, on gâte souvent tout-à-fait leur esprit ou par ces nourritures en apparence (91) si soigneusement préparées; ou en y mêlant une si grande quantité de mauvaises, qui étouffent les premieres, & rendent leur esprit plus imparfait que celui du moindre de leurs sujets. Les courtisans & les adulateurs, entre lesquels les nourrices sont comprises, remplissent l'esprit du jeune Seigneur d'une infinité de faussetés & depréjugés, établissant même pour crime de leze-majesté de lui dire une vérité desagréable quoique tres essentielle & tres nécessaire. Les Précepteurs & Gouverneurs par un interest particulier suivent quelquefois les mêmes traces, ou pour s'assurer des bienfaits qu'ils attendent de la part du jeune Seigneur, ou pour se rendre maîtres absolus de son esprit & le mener à leur gré. Souvent ils (92) ne possedent pas les connoissances les plus nécessaires pour en nourrir l'esprit de leur éleve. Souvent ils confondent l'ordre que la nature nous montre à l'égard des nourritures de notre esprit, qui est de commencer par les objets les plus à portée de nos sens, & d'aller par degrés aux plus éloignés. Ils donnent de la viande quand il ne faut donner que du lait. On montre au jeune Prince le ciel avant qu'il sçache pourquoi il est au monde: on lui représente sa grandeur & sa Majesté, avant qu'il connoisse ses infirmitez & ses besoins, qu'il a de communs avec tous les hommes, ensemble les devoirs indispensables qui en résultent, & ausquels il est sujet aussi bien que le moindre de ses esclaves.
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