
To know what this necessary education is, without which the mind could never reach maturity, we must examine man’s[^1] natural disposition. The body naturally needs to eat, to drink, to sleep, and not to be cold; the mind needs to know and to reason. Man does not eat to learn the taste of bread and drink to know the taste of water; he sufficiently notices that without another person teaching it to him. (74) He does not require to be taught whether he is hungry, thirsty, or cold, but rather he needs to know where the bread he eats and the water he drinks come from, why the weather is sometimes cold, sometimes hot, and what ways protect him from it and where they come from. He also needs to know[^2] how we come into the world and what our origin is, because we do not know naturally if it is by a father and a mother or otherwise. To teach him the most essential things, we must teach him to speak, because although his organs are very disposed to learning how, he would nevertheless remain mute if we never spoke to him. We see with deaf-mutes[^3] how difficult it is to replace words with signs (75) made with hands, feet, body and head, etc. in order to communicate our ideas to them. These ideas are very imperfect; however they would only be able to share them with the few who are accustomed to these signs. Speech is thus the first thing taught to man, with which he can exercise his faculties and reach maturity.
Our thoughts are only an interior discourse by which the faculties of our mind —imagination, judgment, and memory — work. The imagination forms an infinite number of ideas and shows their resemblance; judgment separates them by considering their differences; memory depicts them in order and as (76) one following another. All these operations, from which result the infinite number of products for the needs of the human race, are done by speaking internally, and it is almost as difficult to imagine how a man who has never had the use of speech can think as it is difficult to believe that one who has never eaten is alive. His mind is like a buried treasure that no one can enjoy. It is like those tablets on which nothing is written or on which the writing is neither intelligible nor legible. It is a picture whose subject is unknown. The ideas of someone who has never known how to speak are only simple representations of material things and their movement that are (77) within reach of his senses; everything else is like a very dark night to him. An infinite number of ideas can only enter our minds by the use of speech. Without these ideas, we cannot work on those we have received from our other senses, because these senses can deceive and do deceive us everyday when they are not helped by the others.
French Text
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Pour connoître cette nourriture nécessaire, sans laquelle l'esprit de l'homme ne pourroit jamais parvenir à sa maturité, il faut examiner sa disposition naturelle. Le corps demande naturellement à manger, à boire, à dormir & à n'avoir pas froid, l'esprit de l'homme demande à sçavoir & à raisonner. Ce n'est pas de sçavoir quel est le gout du pain qu'il mange, & de l'eau qu'il boit, il s'en apperçoit assez sans qu'un autre le lui aprenne; (74) il ne demande pas qu'on l'ins t r u i s e s'il a f a i m , s'il a s o i f , o u s'ila froid ;mais il demande plûtôt de sçavoir d'où viennent le pain qu'il mange & l'eau qu'il boit, pourquoi il fait tantôt froid, tantôt chaud; qui sont & d'où viennent les moiens qui en garantissent; comment on vient au monde; quelle est son origine; ne sçachant point naturellement si c'est par un pere & par une mere, ou autrement. Pour l'instruire des choses les plus essentielles, il faut lui apprendre à parler; car quoique ses organes soient tres disposées à l'apprendre,il resteroit pourtant muet si on ne lui parloit jamais. On voit dans les muets par défaut de l'ouye, avec combien de peine il faut remplacer les paroles par des signes (75) de mains, de pieds, de corps, de tête &c. pour leur communiquer nos idées; ces idées sont tres imparfaites, cependant ils ne sçauroient les recommuniquer qu'à peu de personnes accoutumées à ces signes. La parole est donc la premiere nourriture que l'on donne à l'esprit de l'homme, au moyen de laquelle il peut exercer ses facultez, & venir à sa maturité.
Nos pensées ne sont qu'un discours interieur, par lequel operent les facultez de notre esprit, l'imagination, le jugement, & la memoire. L'imagination compose une infinité d'idées & montre leur ressemblance, le jugement les separe en considerant leur difference, & la memoire les represente dans leur ordre, & comme (76) l'une suit l'autre. Toutes ces operations, desquelles resultent des productions infinies pour les besoins du genre humain, se font en parlant interieurement, & il est presque aussi difficile à concevoir comment un homme qui n'a jamais eu l'usage de la parole puisse penser, qu'il est difficile à croire, que celui qui n'a jamais mangé soit en vie. Son esprit est comme un tresor enterré, dont personne ne peut jouir. Il en est comme des tablettes, sur lesquelles il n'y a rien d'écrit ou dont l'écriture n'est ni intelligible ni lisible. C'est un tableau dont on ne connoit pas le sujet. Les idées de celui qui n'a jamais sçû parler, ne sont que de simples répresentations des choses materielles & de leur mouvement, qui se sont (77) trouvés à portée de ses sens, tout le reste lui est une nuit tres obscure. C'est une infinité d'idées qui ne peuvent venir dans notre esprit, que par l'usage de la parole, & sans lesquelles il ne peut travailler sur celles qu'il a reçûes par les autres sens, parce que ceux-ci peuvent tromper & trompent tous les jours quand ils ne sont point aidez des autres.
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